Précarité des profs de FLE/FLS
Vous trouverez ci-dessous un article rédigé par Chantal FORESTAL et William CHARTON (qu'on ne présente plus !) sur la précarité des enseignants de FLE.
Les enseignants en
Français Langue Etrangère – Français Langue Seconde :
Des travailleurs jetables
Qui sont-ils?
Des enseignants qui travaillent sans statut et souvent sans contrat, à l’étranger, dans les centres culturels français, les Alliances françaises, en France, dans les centres universitaires, les centres et écoles de langue, les organismes de formation linguistique et pour l’insertion professionnelle des immigrés (CRI, PAIO, GRETA..), les structures d’accueil des primo arrivants dans le primaire et le secondaire (CLIN, CLA, ENSA).
A l’étranger
Les discours politiques répètent inlassablement qu’il est urgent de défendre la langue française, le plurilinguisme, la diversité culturelle. Or le domaine pédagogique est oublié et, avec lui, les défenseurs au jour le jour de notre langue : les enseignants de FLE. Les statuts et les postes que l’on propose à l’étranger aux intervenants de FLE sont soit des contrats locaux à très faible rémunération, soit de faux contrats locaux offerts par les services culturels français par le biais de convention de stages ou du volontariat national. De plus, ces enseignants qualifiés qui ont suivi une véritable formation se voient préférer dans les instituts et lycées français des enseignants titulaires d'autres matières quand ce ne sont pas les conjoints d’expatriés, conjoints sans aucune qualification. Combien d’étudiants stagiaires de la maîtrise FLE ou des masters professionnels assurent à l’étranger, dans le cadre de stages longs du ministère ou dans le cadre d’emplois locaux (à 300 euros par mois), non seulement des cours aux étrangers mais également de la formation de formateurs en langue française? On imagine les raisons de cet oubli des acteurs du domaine pédagogique : cela permet au gouvernement de faire de substantielles économies en ne créant pas de postes, en n’ayant à payer ni retraite, ni congés maladie. Le budget de la francophonie, lit-on dans le rapport du Sénat de Louis Duvernois, n’est pas identifié. S’il n’est pas identifié c’est parce qu’il n’ y a pas intérêt à ce qu’il le soit. Peu importe dès lors ces faits ressentis par les intéressés comme des humiliations, dénégations et dévalorisations professionnelles.
En France :
La situation n’est guère plus enviable. Ainsi les intervenants du FLE-FLS appelés à intervenir dans l’ensemble du système éducatif sont majoritairement des hors-statuts et des précaires, que ce soit dans le secteur public ou dans le secteur privé. La plupart des enseignants de FLE sont soit sous contrat à durée déterminée, soit à temps partiel, soit sans contrat.
Les universités en France, comme le Ministère des Affaires Etrangères à l’étranger, sont des viviers de diplômés FLE en situation de précarité permanente, quelles que soient leur formation et leur expérience. Les centres universitaires de FLE, qu’ils soient sous statut de service commun ou assimilés à un département, sont tous condamnés à fonctionner en marge des règles de la fonction publique et sont depuis des décennies des foyers d’emplois précaires. En France, 68 % des personnels de ces centres sont des précaires, payés à l’heure et révocables à merci.
Dans le privé on constate une succession de CDD plus ou moins conformes aux textes de loi ou des CDII ( contrat à durée indéterminée intermittent ) qui peuvent varier de 10 à 700h de façon à «légalement» ne pas avoir à s’engager vis-à-vis des intervenants. La variété des statuts et des situations entraîne la variété des charges de travail sans aucune reconnaissance de l’ancienneté dans le service. La rémunération horaire plus qu’insuffisante est elle-même très variable. Un enseignant en FLE a généralement 3 ou 4 employeurs différents. Il doit être disponible de 8 h à 22 h, sans garantie d’avoir des cours, les horaires pouvant varier d’une semaine à l’autre.
Dans le domaine de l’intégration des primo arrivants, nous sommes face à un démantèlement des rares acquis réalisés dans ce domaine grâce au FASILD (fonds d’action et de soutien à l’intégration). Les nouvelles mesures gouvernementales, qui remplacent les subventions par un système d’appel d’offres, mettent en péril le champ de la formation à visée d’insertion et inquiètent une fois de plus les professionnels du FLE. Les organismes de formation se retrouvent brutalement mis en concurrence et les collègues deviennent des rivaux. La volonté actuelle d’appliquer à ce secteur le code des marchés publics de manière stricte et la création d’une Agence nationale déstructure les réseaux de formation qui jusque là visaient une formation linguistique avec accompagnement du parcours d’insertion. La qualité de la prestation offerte est sérieusement remise en cause si l’on considère qu'à présent le critère le plus important est le coût de la prestation, alors que la capacité d’adaptation en fonction des flux de stagiaires et des besoins des publics devrait être déterminante. Plusieurs centaines d’associations travaillant depuis des dizaines d’années auprès des populations immigrées risquent de disparaître après cette opération de casse du FASILD et avec eux nombre de professionnels du FLE-FLS considérés comme économiquement «obsolètes».
Conclusion :
La question du FLE-FLS en France et du FLE à l’étranger doit être replacée dans le cadre plus général d’une politique globale des langues et de leur enseignement. Les dysfonctionnements qui affectent le FLE-FLS, dans le privé comme dans le public, risquent de se reproduire à grande échelle pour les autres langues vivantes. Malheureusement la logique de précarisation est une dynamique de division qui s’appuie sur les conflits d’intérêt et les aggrave. La lutte collective n’est pas plus de mise dans le secteur de la formation à visée sociale que dans les centres de formation universitaires ou les centres privés. Le silence, la neutralité, l’indifférence, le fatalisme, le sauve-qui-peut et le chacun pour soi l’emportent.
Mais nous sommes convaincus qu’il est possible d’intervenir et d’agir afin de permettre l’émergence de la parole de ceux que l’on n’écoute pas. C’est une question de citoyenneté, c’est une question de choix de société. Lorsqu’on a dans de nombreuses universités une greffe étrange du secteur privé (département sur «ressources propres») sur le secteur public (l’université) on voit apparaître toutes les aberrations et tares qui se développent lorsqu’on veut associer trop étroitement «enseignement» et «rentabilité» : restriction de la liberté d’expression des enseignants, précarisation accrue pour le personnel. Cette situation préfigure ce que sera l’enseignement universitaire de demain qui tend de plus en plus à mêler secteur privé, secteur public. Personne ne gagne à transformer les étudiants étrangers (demain tous les étudiants) en purs «clients» et les enseignants de FLE en «prestataires de service», vendant au mieux le produit FLE au risque de se voir jeter d’un service si la rentabilité immédiate n’est pas au rendez-vous. Les cours de FLE constituent un observatoire saisissant de la situation que pourrait connaître demain l’université dans l’ensemble des disciplines. C’est ce chemin que la politique libérale entend faire emprunter à l’enseignement général, cela donne à réfléchir, il y a de quoi s’inquiéter…
La tendance n’est pas à une résorption de la précarité structurelle du FLE-FLS mais tout au contraire à une expansion de la précarisation dans tous les secteurs d’enseignement et à une marchandisation accrue des produits d’enseignement.
Chantal Forestal , Maître de Conférences à l'Université de Provence, HDR en Didactologie des Langues cultures , Membre de
William Charton, Enseignant contractuel au DeFle de l'Université Nancy 2, Membre du Bureau du Collectif FLE-FLS
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